Le jeu trouble des Banny, Essy, et compagnie: du boycott de la présidentielle 2015 à l’alignement démocratique. Par Franklin Nyamsi

Première partie: Funambulisme et Rétropédalage

Les funambules de la scène politique africaine n’ont pas fini de nous étonner. Mais quoi donc? A voir certains hommes politiques agir, on se demande vraiment s’ils prennent la politique pour une affaire sérieuse. Comment peut-on, le matin, jurer ses grands dieux qu’on ne participera pas à la compétition politique dans les conditions données, et le soir, presqu’en catimini, venir s’aligner sur les normes de la compétition qu’on dénonçait soi-disant auparavant à cor et à cri, alors même qu’aucune de ces normes n’a changé? Comment peut-on prétendre représenter la grande famille politique de l’houphouetisme, et ne pas avoir les suffrages des deux derniers congrès du PDCI-RDA, tout en tentant de prendre les voix du FPI par des flatteries envers le prisonnier de la CPI, Laurent Gbagbo? Il y a dans ce deux pas en avant, trois pas en arrière, une manière inavouée de faire honte au noble art de l’agir public. On comprendra dès lors que nous ambitionnions de comprendre, dans la présente série de tribunes,  le jeu trouble de Charles Konan Banny, d’Essy Amara et de la compagnie dite de la CNC (Coalition Nationale pour le Changement), qui vole résolument en éclats avec les ambitions disparates de ses membres. Il me semble tout particulièrement que: I)  le comportement de ces hommes politiques s’inscrit dans une vieille tradition de rétropédalage et de funambulisme politiques, dont les maîtres incontestés en Côte d’Ivoire furent les Laurent Dona Fologo, Emile Constant Bombet, Tia koné, Paul Yao Ndré, de triste mémoire; II) Le positionnement de ces candidats à la présidentielle 2015 exhibe clairement leur absence d’assise populaire et leur volonté d’exister symboliquement une dernière fois, en apothéose d’une carrière politique finalement déçue, car dévorée par les miasmes de la velléité et de la jalousie; III) La présidentielle 2015 sera un moment de vérité, entre la puissante alliance du RHDP, menée de main de maîtres par les présidents Bédié et Ouattara d’une part, et d’autre part, le conglomérat de revanchards disparates qui prétend ravir la palme d’or aux dignes successeurs d’Houphouët-Boigny. Enfin, que les lecteurs et lectrices de la présente tribune ne l’ignorent point: la candidature du président Ouattara, à mon avis, est la plus solide, la plus pertinente et la plus féconde de toutes celles qui s’amoncellent à la CEI depuis plus d’une semaine. Je montrerai encore pourquoi.

I – Rétropédalage, funambulisme politiques:  marques déposées des adversaires du président Ouattara à la présidentielle 2015

L’analyste politique qui bénéficie de la mémoire longue boit du petit lait à chaque sortie des Banny, Essy Amara, et compagnie du CNC. Pourquoi donc? Tous les prétendants de la CNC sont aisément inscriptibles à la perfide école du rétropédalage et du funambulisme politiques. Expliquons donc ce que sont le rétropédalage et le funambulisme politiques, puis prenons les deux principaux candidats issus, les uns après les autres pour illustrer cette thèse. L’art de rétropédaler en politique consiste à revenir sur ce qu’on a sciemment fait et/ou dit avant pour dire qu’on n’aurait pas dû le faire ou le dire. On revendique les pouvoirs funestes de l’erreur, de la faiblesse humaine, du diable, comme excuse aux torts infligés autrefois à la moralité publique. Et le tour est joué! Le rétropédaleur politique se croit désormais doué d’une virginité nouvelle. Il en appelle à la compréhension du peuple, à l’amnésie de ses victimes et à la concélébration fusionnelle de la joie des coeurs. Ce faisant, le rétropédaleur veut sauter d’un navire politique qui se noie à un navire à flot. Il joue en même temps au funambule politique. L’art de la manipulation des mémoires, qui fait le rétropédaleur politique, s’appuie aussi sur une pratique du zigzag entre les forces en présence. L’art du funambule en politique consiste à slalomer entre les camps politiques, à la recherche des soutiens populaires qu’on ne mérite pas, mais en passant pour l’ami de tout le monde. Le funambule politique n’a ni idéologie, ni programme politique clairs. Il parle le langage de ceux qu’il flatte, le temps de leur piquer leurs voix et de se dédire prestement après. Tel est son calcul: un coup à gauche, un coup à droite, un coup au centre, et le tour est joué! Voyons donc nos cas pratiques.

Charles Konan Banny était traité comme président d’institution il y a seulement six mois, sous la magistrature du président de la république Alassane Ouattara. Il faisait partie des cadres historiques du PDCI-RDA, jouissant d’une stature  respectable d’ex-gouverneur de la banque centrale et d’ex-premier ministre. En 2010, Banny, à la suite du PDCI-RDA, s’est engagé pour le candidat Ouattara, battant courageusement campagne pour lui en pays Baoulé, expliquant les Adosolutions avec emphase. Banny a pourfendu du Gbagbo à volonté dans les campagnes ivoiriennes, réglant ainsi les comptes d’un tandem de l’humiliation qui lui fut imposé par le pâtre des Refondateurs quand il était son premier ministre. Il en a hérité d’une forte récompense: la responsabilité de réconcilier les Ivoiriens dans la CDVR, avec un budget sérieux de 16 milliards de CFA. Voici donc que notre homme, tout d’un coup, rétropédale. Dit qu’il n’est plus l’ami du président Ouattara. Jure ses grands dieux qu’il aime Gbagbo. Qu’il a pleuré le jour de son transfert à La Haye. Qu’il se battra pour sa libération…après les élections présidentielles. Voici que Banny se fait funambule. Ejecté de ses velléités de candidature au sein du PDCI-RDA par le congrès dudit parti, Banny part à l’abordage du camp qu’il a auparavant contribué à disqualifier. Se met à flatter les radicaux du FPI, où les Aboudrahmane Sangare et Laurent Akoun se surprennent à lui faire des yeux doux. Gargarisé par les effluves de cette communion suspecte avec le FPI, Banny en vient même, dans un moment d’euphorie passagère,  à rentrer dans le chantage caractéristique des frontistes. Sans changement de CEI, sans négociation avec lui Banny, point d’élection en 2015 et transition politique forcée, nous annonce-t-il tout furax. Mais après tout ce chahut, voici Banny déposant sa candidature à la CEI le vendredi 21 août 2015, alors que ses amis radicaux du FPI ne jurent encore et toujours que par le boycott et la transition forcée. Et les journaux bleus de déchanter. Déception dans tous les rangs qui faisaient semblant de se serrer derrière Banny, juste pour voir s’il aurait le courage d’aller au bout de la logique d’affrontement qui est la quintessence des radicaux gauchistes du FPI. Mais pourtant, constance de l’homme dans l’inconstance, pour l’analyste qui avec recul y pense. Qui doutera encore que Charles Konan Banny soit un excellent rétropédaleur et funambule politique? Sans parti politique réel, ni mouvement visible pour ratisser large dans l’électorat, le jeu de ce candidat n’est-il pas hautement trouble?  Il nous faudra sans doute descendre dans le subconscient de la démarche actuelle de l’homme pour la comprendre. Affaire à suivre.

Prenons le cas du candidat Essy Amara. Moins prétentieux, il faut le reconnaître, car d’emblée conscient de ne pas avoir le soutien du PDCI-RDA, et se présentant dès lors comme candidat indépendant à la présidentielle 2015. Le ministre Essy Amara vient du sérail naturel du PDCI-RDA, dont il ne s’était pas démarqué avant les 7 derniers mois. Dans les rangs, comme tous les caciques, il a défendu la candidature du président Alassane Ouattara et assumé son bilan politique jusqu’à la  mi 2014. Ses déclarations en Côte d’Ivoire comme à l’étranger, étaient solidaires du Président Ouattara. Puis, tout d’un coup, patatras. L’homme, qui a amplement contribué comme Banny, à la campagne anti-Gbagbo en 2010-2011, se braque. D’abord contre les instructions du PDCI-RDA dont le président lance l’appel de Daoukro en 2014. Ensuite contre le président qu’il a soutenu, au motif qu’il peut faire mieux que lui. Mais en quoi donc? On n’en sait toujours rien. Rétropédalage. Essy Amara pleure désormais Gbagbo à chaudes larmes publiques. Critique le pouvoir qu’il a contribué à installer. Se présente comme le saint-homme de l’houphouetisme, gardien du temple de l’immaculée conception du père de l’indépendance ivoirienne.  Et dans la foulée, l’homme commence à son tour à funambuler politiquement. Le voilà à la CNC, à la recherche de l’électorat de Gbagbo. Le voilà en route pour La Haye, à la recherche de la bénédiction du pape des frontistes ivoiriens. Mais que diantre s’est-il passé pour que celui qui a contribué à ligoter Gbagbo en 2010-2011 devienne le chantre de sa libération et de sa réhabilitation politiques en 2014-2015? Là encore, il convient de rappeler qu’Essy souhaite aussi que Gbagbo soit libéré…après la présidentielle 2015, donc après qu’il ait siphonné l’électorat de Gbagbo pour se procurer une base populaire qui lui fait manifestement défaut.  Qui doutera sérieusement que l’accès au pouvoir pour le pouvoir soit le contenu intime de la dernière tentation du candidat Essy Amara? Comment prendre au sérieux un homme qui annonce qu’il veut gouverner son pays, à moins d’un an de l’échéance présidentielle, sans parti ni mouvement politique fiable, et sans une équipe digne de diriger un Etat de première importance comme la Côte d’Ivoire?

Le moins que l’on puisse dire au regard de ce qui précède, c’est que l’exposition des ambitions  politiques désordonnées en cours en Côte d’Ivoire nous rappelle que dans ce pays, la tradition du rétropédalage et du funambulisme politiques a encore de l’avenir. Les Fologo, Bombet, Tia Koné et Yao Ndré ont décidément inspiré négativement de nombreux successeurs. Ils ont gravement contribué par leurs déclarations contradictoires et trompeuses aux conséquences tragiques, à banaliser la parole publique et à normaliser l’opportunisme politique. Il faut dénoncer tous ceux qui les imitent. La conscience citoyenne doit apprendre, dans tous les pays de l’émergence démocratique africaine contemporaine, à repérer ces contorsionnistes par excellence et à prendre ses distances avec leurs promesses fallacieuses. Le sérieux en politique, c’est, faut-il le rappeler, de garder la cohérence de ses engagements et de maintenir avec persévérance sa pensée et ses actes dans l’axe des promesses fondamentales et publiques qu’on a consenties. La politique du rétropédalage et du funambulisme est une grave pathologie de nos démocraties émergentes. Elle doit être dénoncée et traitée en tant que telle.

Un dossier d’analyses politiques de Franklin Nyamsi

franklin-nyamsiProfesseur agrégé de philosophie, Paris, France

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